Un manuel scolaire n’est un carcan que pour celui qui s’y laisse enfermer. Par Yves Roucaute
En prévision de la journée de formation des enseignants de français d'Akbou qui se déroulera le 09 du mois courant et au cours de laquelle
les participants auront à étudier et à analyser les manuels scolaires et leur utilisation « à bon escient et de manière rationnelle en tant que supports
d’appoint au programme en vigueur », je vous propose la lecture de cet intéressant document.
Téléchargez
ici l'article en format
.
Vous avez tout à fait raison, Madame la Directrice de l’école Clair-Vivre à Evere (dans la Carte blanche "Un manuel distribué en
autant d'exemplaires que d'élèves est un carcan, publiée le 23 juin) : votre école, vos enseignants et vos élèves n’ont pas besoin de manuels scolaires et il serait stupide d’utiliser
l’argent de la Communauté française de Belgique à rembourser des manuels dont vous ne saurez que faire !
Votre école pratique depuis longtemps une pédagogie qui ne nécessite pas de manuels. Vos options pédagogiques correspondent aux choix
et au cadre culturel des parents qui vous confient leurs enfants. Tant mieux s’ils y trouvent le bonheur, le plaisir d’apprendre et de découvrir la vie ! Personne ne songera à remettre cela
en question.
Faut-il pour autant condamner les manuels scolaires et la volonté de notre Ministre d’en revaloriser l’usage ? Certes, votre
expérience d’enfant confrontée à d’austères manuels ne plaide pas en leur faveur. Mais peut-on fonder des choix politiques sur les pleurs lointains d’une enfant ? Personnellement, je garde
plutôt en tête le plaisir que j’avais à feuilleter les quelques livres qui m’aidèrent à découvrir les chemins de la connaissance, à regarder les images dont certaines sont encore gravées dans ma
mémoire, à exercer ma lecture… Je respecte beaucoup la souffrance que semblent vous avoir inspiré les manuels auxquels vous avez été confrontée. Mais il existe aussi des manuels qui suscitent le
plaisir, et des enfants qui y trouvent le bonheur, le plaisir d’apprendre et de découvrir la vie !
Au-delà de notre vécu personnel, que penser des manuels scolaires ? Face à votre éloge du plaisir, oserais-je avancer des
arguments d’efficacité ? Force m’est cependant de constater que les manuels scolaires sont un des moyens les plus efficaces pour favoriser l’apprentissage, ce qui reste – sauf preuve du
contraire – l’objectif premier de l’école. Une étude(1) à laquelle j’ai pu contribuer il y a déjà 10 ans
à propos de l’apprentissage de la lecture a montré que le facteur le plus puissant pour expliquer la maîtrise de la lecture par des enfants de 2e année était l’utilisation ou non d’un manuel
scolaire durant l’apprentissage. D’autres études ont donné des résultats similaires.
Rejeter le manuel scolaire, n’est-ce pas refuser la structure et le travail des générations passées, comme si nos savoirs n'étaient
pas la recontruction amplifiée des savoirs transmis ? Il n'est pas pensable d'apprécier la littérature sans livres… Pourquoi découvrir la science sans organisation, l'histoire sans repères
temporels, la grammaire sans référents ?
Utiliser un manuel scolaire ne signifie pas nécessairement le suivre scrupuleusement de la première à la dernière page. Un manuel
scolaire n’est un carcan que pour celui qui s’y laisse enfermer. Ce n’est pas parce qu’un enseignant utilise un manuel qu’il ne peut pas partir des situations de vie des enfants et de la vie de
classe. Le manuel n’est qu’un outil au service des apprentissages. Libre à chacun de l’utiliser de la manière qui lui paraît la plus appropriée pour assurer l’efficacité des apprentissages de ses
élèves. Ceux-ci y trouveront différentes pistes structurées pour mieux maîtriser leurs découvertes : une information nouvelle, une aide à la structuration, des exercices d’approfondissement,
des prolongements ludiques… Et il n’y a pas de raison que cela les empêche de créer leurs propres repères avec leurs mots personnels.
Ces arguments sont-ils suffisants pour justifier une « labellisation » de manuels scolaires ? L’enjeu de celle-ci
n’est pas de déboucher sur une standardisation, sur une uniformisation à travers un manuel unique avec lequel tout le monde ferait la même chose en même temps. En d’autres mots, il n’est pas
question de labelliser un manuel scolaire, mais des manuels scolaires… ll devrait s’agir d’un label de qualité et celle-ci n’est pas unique. Cette qualité sera jugée à travers
un certain nombre de critères, non encore définis, mais dont le plus important sera que le manuel soit en conformité avec les socles de compétences, c’est-à-dire avec les objectifs poursuivis par
l’enseignement.
Il n’est cependant pas sûr que cette labellisation soit nécessaire, car bien sot serait l’enseignant qui choisirait un manuel qui ne
permettrait pas à ses élèves de progresser vers la maîtrise des socles de compétences. Le gouvernement aurait pu tout aussi bien décider de faire confiance aux enseignants pour décider si un
manuel est de qualité ou non. On est donc en droit de s’interroger sur le principe même de cette labellisation – néanmoins largement présente dans de nombreux systèmes éducatifs étrangers – qui
déresponsabilise les enseignants et qui pourrait, si on n’y prend pas garde, déboucher sur une standardisation à dénoncer.
Dans la pratique, il faut cependant mettre les choses à leur place. Pour l’année 2006-2007, cette labellisation sera inexistante, le
temps ayant manqué pour la mettre en œuvre. Elle devrait apparaître à partir de 2007-2008. La question ne sera pas alors « quels manuels vont être labellisés ? », mais « à
quels manuels la Commission de Pilotage refusera-t-elle la labellisation ? ». Les auteurs et les éditeurs de manuels n’ont-ils pas eux aussi tout intérêt à élaborer des manuels qui sont
conformes aux socles de compétences ? Qui pourrait dire et sur la base de quels critères que tel ou tel manuel n’est pas conforme ? S’il venait à l’idée à un éditeur de présenter la
candidature de la grammaire Gabet, du Bled, ou d’un livre de lecture qui ne contiendrait que des lettres et des sons sans aucune histoire, alors oui, on peut supposer – et espérer – que
la labellisation serait refusée. Mais les manuels d’aujourd’hui n’ont que peu de choses à voir avec ces manuels qui datent de la moitié du siècle passé ! Les auteurs et les éditeurs belges
de manuels scolaires d’aujourd’hui cherchent à proposer des outils agréables, variés, branchés sur la vie et orientés vers la maîtrise des socles de compétences. Pourquoi la labellisation leur
serait-elle refusée ?Cette labellisation pose de nombreuses questions et il faudra veiller à ce qu’elle ne soit pas détournée de son objectif. Celui-ci est de revaloriser le manuel scolaire.
Cet outil n’est pas indispensable pour susciter des apprentissages efficaces, mais il peut être précieux pour de nombreux enseignants et de nombreux élèves qui y trouveront de quoi faire un pas
plus loin.
Yves Roucaute, Agrégé de philosophie et de science politique ; professeur à l’Université de Paris X-Nanterre (1)
(1) Braibant, J.-M., Gerard, F.-M. (1996), Savoir lire : une question de méthodes ?, Bulletin de psychologie scolaire et d’orientation, 1, 1996 : 7-45.