Publié par Karim Kherbouche

 

J-J-Rousseau.jpgIl est certes pertinent de parler de la vie d’un auteur pour une meilleure approche de son œuvre, mais le cas de Jean-Jacques Rousseau est bien singulier. En effet, lui qui est considéré comme l’un des plus grands pédagogues du siècle des Lumières n’était pas un père exemplaire et, par ricochet, pas un éducateur modèle dans la mesure où il abandonna ses cinq enfants, tous placés à l’hospice des Enfants-Trouvés. Face aux diatribes dont il fit l’objet à cause de cette antinomie entre son œuvre et son comportement de père et afin de s’expliquer, Rousseau tenta en vain de retrouver ses enfants.

S’expliquer seulement, ce n’est pas ce qu’attendent de lui ses contemporains en général et ses détracteurs en particulier, d’autant plus qu’à cette époque, le sujet des enfants abandonnés était un sujet d’actualité sachant qu’en Europe 5000 enfants sont victimes d’abandon de la part de leur parents.

Quant au geste de Rousseau, chacun y va de sa version. Certains pensent que Rousseau dut placer ses enfants dans un orphelinat pour des raisons économiques mais cette explication ne tient pas debout du fait que Rousseau ne chômait pas.

En revanche, d’autres, peut-être plus avisés, justifient le refus de Rousseau d’élever lui-même ses enfants par la crainte de celui-ci d’échouer dans sa mission d’éducateur.

En effet, non seulement l’auteur des Confessions refusa d’assumer son rôle de père mais s’avoue incapable d’être un précepteur. A ce propos, il dit : « Je suis trop pénétré de la grandeur des devoirs d’un précepteur, je sens trop mon incapacité pour accepter jamais pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert, et l’intérêt de l’amitié même ne sera pour moi qu’un nouveau motif de refus ».

Karim Kherbouche

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<br /> Mais il a expliqué lui-même les raisons qui l'ont poussé à mettre ses gosses aux Enfants Trouvés( le manque de moyens et l'écriture) dans une lettre envoyé à Madame de Francueil:<br /> Jean-Jacques Rousseau, Lettre à Madame de Francueil, 1751<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> J.-J. Rousseau a confié ses cinq enfants aux Enfants-Trouvés, organisme qui correspond aujourd’hui à l'assistance publique. Il a été pour cela l’objet de multiples attaques.<br /> <br /> <br /> À Madame de Francueil, À Paris, le 20 avril 1751<br /> <br /> <br /> Oui, madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés; j'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est<br /> un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance, je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n'aurais pu la leur donner<br /> moi-même; cet article est avant tout1. Ensuite, vient la déclaration de leur mère2 qu'il ne faut pas déshonorer.<br /> <br /> <br /> Vous connaissez ma situation, je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine; comment nourrirais-je encore une famille? Et si j'étais contraint de recourir au métier<br /> d'auteur, comment les soucis domestiques et les tracas des enfants me laisseraient-ils, dans mon grenier, la tranquillité d'esprit nécessaire pour faire un travail lucratif? Les écrits que dicte<br /> la faim ne rapportent guère et cette ressource est bientôt épuisée. Il faudrait donc recourir aux protections, à l'intrigue, au manège, briguer quelque vil emploi; le faire valoir par les moyens<br /> ordinaires, autrement il ne me nourrira pas, et me sera bientôt ôté; enfin, me livrer moi-même à toutes les infamies pour lesquelles je suis pénétré d'une si juste horreur. Nourrir, moi, mes<br /> enfants et leur mère, du sang des misérables! Non, madame, il vaut mieux qu'ils soient orphelins que d'avoir pour père un fripon.<br /> <br /> <br /> Accablé d'une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils payeraient<br /> chèrement l'avantage d'avoir été tenus un peu plus délicatement qu'ils ne pourront l'être où ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres<br /> besoins, presque aussi valétudinaire3, et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner à eux-mêmes,<br /> et je ne vois pour eux que l'alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient bientôt au même. Si du moins leur état était légitime, ils pourraient trouver plus aisément des<br /> ressources. Ayant à porter à la fois le déshonneur de leur naissance et celui de leur misère, que deviendront-ils?<br /> <br /> <br /> Que ne me suis-je marié, me direz-vous? Demandez à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun<br /> devoir m'y oblige. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'en ai rien fait, et que je n'en veux rien faire. « Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir. » Pardonnez-moi,<br /> madame, la nature veut qu'on en fasse puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde; mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants. La nature<br /> veut aussi qu'on pourvoie à leur subsistance; voilà ce que j'ai fait; s'il n'existait pas pour eux un asile, je ferais mon devoir et me résoudrais à mourir de faim moi-même plutôt que de ne pas<br /> les nourrir. Ce mot d'Enfants-Trouvés vous en imposerait-il, comme si l'on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve? Soyez sûre que vous n'auriez pas plus<br /> d'horreur que moi pour l'indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie: elle est trop loin de mon cœur pour que je daigne m'en justifier. Il y a des règles établies; informez-vous de ce<br /> qu'elles sont, et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une nourrice. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement: tant mieux<br /> pour eux, ils en deviennent plus robustes; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire; on n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien, dans<br /> cette manière de les élever, dont je ne fisse choix pour les miens. Quand j'en serais le maître, je ne les préparerais point, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les<br /> intempéries de l'air à ceux qui n'y sont pas faits. Ils ne sauraient ni danser, ni monter à cheval; mais ils auraient de bonnes jambes infatigables. Je n'en ferais ni des auteurs ni des gens de<br /> bureau; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente, dont on n'abuse jamais pour mal faire,<br /> et qui n'attire point d'ennemis en faisant bien. C'est à cela qu'ils sont destinés; par la rustique éducation qu'on leur donne, ils seront plus heureux que leur père.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> 1. «Cet article est avant tout »: c’est le point le plus important. - 2. «La déclaration de leur mère»: le fait de dévoiler le nom de leur mère. - 3.<br /> Valétudinaire: en mauvaise santé.<br />
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