Le poème d'Arthur Rimbaud en hommage au Roi berbère Jugurtha
Dans ce poème, Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud (1854-1891) rend un hommage
au légendaire roi amazigh, Jugurtha (160-105 av. J.-C.).
A l’âge de 15 ans, le petit Arthur participa à un concours général de vers latins opposant plusieurs académies du nord,
le 02 juillet 1869, à Charleville-Mézières, sa ville natale. Comme par hasard, le sujet proposé était « Jugurtha », une aubaine pour le collégien Arthur pour exprimer
tout l’amour qu’il vouait à cette grande figure de l'histoire
berbère. Tandis que les autres compétiteurs se mirent à jeter sur papier ce qu’ils connaissaient du sujet, Rimbaud affamé n’écrivit rien. Il demande des tartines au concierge et, une fois
rassasié, il saisit son porte-plume et commença à composer ses 75 vers élogieux sur le roi Jugurtha et ce, sans consulter son ‘’Gradus ad parnassum’’ ! A midi, il rendit sa
copie et il obtint le prix !
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha...
Du second Jugurtha de ces peuples ardents,
Les premiers jours fuyaient à peine à l’Occident,
Quand devant ses parents, fantôme terrifiant,
L’ombre de Jugurtha, penchée sur leur enfant,
Se mit à raconter sa vie et son malheur :
‘’O patrie ! O la terre où brilla ma
valeur !’’
Et la voix se perdait dans les soupirs du vent.
‘’Rome, cet antre impur, ramassis de
brigands,
Échappée dès l’abord de ses murs qu’elle bouscule,
Rome la scélérate, entre
ses tentacules
Etouffait ses voisins et, à la fin, sur tout
Etendait son
empire ! Bien souvent, sous le joug
On pliait. Quelquefois, les peuples révoltés
Rivalisaient d’ardeur
et, pour la liberté,
Versaient leur sang. En vain ! Rome, que rien n’arrête,
Savait exterminer ceux
qui lui tenaient tête !....’’
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha...
‘’De cette Rome, enfant, j’avais cru l’âme
pure.
Quand je pus discerner un peu mieux sa figure,
A son flanc souverain,
je vie la plaie profonde !...
La soif sacrée de l’or coulait, venin
immonde,
Répandu dans son sang, dans son corps tout couvert
D’armes ! Et une
putain régnait sur l’Univers !
A cette reine, moi, j’ai déclaré la guerre,
J’ai défié les Romains
sous qui tremblait la terre !....’’
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha...
‘’Lorsque dans les conseils du roi de
Numidie,
Rome s’insinua, et, par ses perfidies,
Allait nous enchaîner,
j’aperçus le danger
Et décidai de faire échouer ses projets,
Sachant bien qu’elle
plaie torturait ses entrailles !
O peuple de héros ! O gloire des
batailles !
Rome, reine du monde et qui semait la mort,
Se traînait à mes pieds,
se vautrait, ivre d’or !
Ah, oui ! Nous avons ri de Rome la
Goulue !
D’un certain Jugurtha on parlait tant et plus,
Auquel nul, en effet,
n’aurait pu résister !’’
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha...
‘’Mandé par les Romains, jusque dans leur
Cité,
Moi, Numide, j’entrai ! Bravant son front royal,
J’envoyai une gifle à
ses troupes vénales !...
Ce peuple enfin reprit ses armes
délaissées :
Je levai mon épée. Sans l’espoir insensé
De triompher. Mais Rome
était mise à l’épreuve !
Aux légions j’opposai mes rochers et mes
fleuves.
Les Romains en Libye se battent dans les sables.
Ils doivent prendre
ailleurs des forts presqu’imprenables :
De leur sang, hébétés, ils voient rougir nos
champs,
Vingt fois, sans concevoir pareil acharnement !’’
Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :
Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha...
‘’Qui sait si je n’aurai remporté la
victoire ?
Mais ce fourbe Bocchus... Et voilà mon histoire.
J’ai quitté sans regrets
ma cour et mon royaume :
Le souffle du rebelle était au front de
Rome !
Mais la France aujourd’hui règne su l’Algérie !...
A son destin funeste
arrachant la patrie.
Venge-nous, mon enfant ! Aux urnes, foule esclave !...
Que revive en vos cœur
ardent des braves !...
Chassez l’envahisseur ! Par l’épée de vos pères,
Par mon nom, de son sang
abreuvez notre terre !...
O que de l’Algérie surgissent cent lions,
Déchirant sous leurs
crocs vengeurs les bataillons !
Que le ciel t’aide, enfant ! Et grandis vite en
âge !
Trop longtemps le Français a souillé nos rivages !...’’
Et l’enfant en riant jouait avec un glaive !...
II
Napoléon ! Hélas ! On a brisé le rêve
Du second Jugurtha qui languit dans les chaînes...
Alors, dans l’ombre, on, voit comme une forme humaine,
Dont la bouche apaisée laisse tomber ces mots :
‘’Ne pleure plus, mon fils ! Cède au Dieu
nouveau !
Voici des jours meilleurs ! Pardonné par la France,
Acceptant à la fin sa
généreuse alliance,
Tu verras ’Algérie prospérer sous sa loi...
Grand d’une terre
immense, prêtre de notre droit,
Conserve, avec la foi, le souvenir chéri
Du nom de
Jugurtha !...N’oublie jamais son sort :
III
Car je suis le génie des
rives d’Algérie !...’’