La difficile condition de parlant
La difficile condition de parlant
La langue est un systĂšme social et câest aussi une condition importante de socialisation. Un individu dĂ©pourvu de la possibilitĂ© de parler, un ĂȘtre-non-parlant, Ă©prouverait sans nul doute Ă©normĂ©ment de difficultĂ©s pour sâintĂ©grer dans la sociĂ©tĂ©.
Cependant, mĂȘme pour un ĂȘtre-parlant, la socialisation est un long et ardu apprentissage qui passe inĂ©luctablement par le dur exercice de lâĂ©change avec autrui. Câest le rapport dâaltĂ©ritĂ© quâimplique cet Ă©change qui rend cet apprentissage pluridisciplinaire. En effet, on ne tient pas le mĂȘme discours avec une personne que lâon connaĂźt quâavec une personne quâon ne connaĂźt pas du tout ou pas assez. Lorsquâon sâadresse Ă une personne quâon ne connait pas assez, on ressent une gĂȘne qui est essentiellement provoquĂ©e par le fait quâon fait un travail mĂ©tadiscursif sur son propre discours. On parle en pensant au mĂȘme temps sur notre façon de parler. On est alors submergĂ© par une sĂ©rie de questions du genre : « Si je lui dis ceci en usant de tel ou tel procĂ©dĂ©, quel serait sa rĂ©action ? », « ma façon de parler risq ue-t-elle de donner une mauvaise image de moi ? »âŠ
Par ailleurs, on se pose Ă©galement des questions sur notre place Ă©nonciative dans un Ă©change. « Ai-je trop monopolisĂ© la parole ? », « Ai-je suffisamment Ă©coutĂ© mes interlocuteurs ? », « Nâai-je pas Ă©tĂ© un peu Ă©gocentrique ? », « RisquĂ©-je dâĂȘtre pris pour un bavard ? »âŠ
De nombreuse personnes, comme les individus trop timides, optent pour la politique du moindre effort, celle dâĂ©viter le plus possible le contact avec les autres. Or, dialoguer a des implications importantes notre la personnalitĂ©, câest ce rapport subjectif dâaltĂ©ritĂ© qui nous permet la construction de notre identitĂ©. On nâest soi-mĂȘme que par rapport aux autres. En sâadressant Ă autrui, on lui demande en quelque sorte de me reconnaĂźtre et je lui dis, implicitement, que je le reconnais.
Dans tout dialogue, il y a, en premier lieu, un Ă©metteur et un rĂ©cepteur. La connaissance du rĂ©cepteur par lâĂ©metteur rend lâĂ©change plus fluide. A mon sens, la connaissance de lâautre revient Ă connaĂźtre sa psychologie et avoir le coup dâĆil et le savoir-Ă©couter. Savoir parler, câest avant tout savoir Ă©couter. Lâappareil formel dâĂ©nonciation est un appareil si fragile quâil exige des protagonistes de lâĂ©nonciation de connaĂźtre et de respecter les rĂšgles du jeu dâĂ©nonciation : savoir quand sâapproprier la condition de parlant (parler) et quand lâattribuer Ă lâautre (Ă©couter), quoi dire, comment, etc.
Les mots Ă eux seuls ne suffisent pas. MĂȘme quand on nâadresse pas la parole Ă quelquâun, il peut y avoir Ă©change qui est gĂ©nĂ©ralement source de conflit, de fausses interprĂ©tations, dâillusions, etc. Je cite lâexemple banal dâun adolescent timide qui tombe amoureux dâune fille. Comme il ne peut lui adresser la parole, il la suit partout et tente dâinterprĂ©ter ses gestes, mĂȘme les plus anodins. Il peut alors imaginer que la fille partage les mĂȘmes sentiments que lui ou le contraire, câest selon.
Karim Kherbouche