Publié par Karim Kherbouche

La difficile condition de parlant

La langue est un systĂšme social et c’est aussi une condition importante de socialisation. Un individu dĂ©pourvu de la possibilitĂ© de parler, un ĂȘtre-non-parlant, Ă©prouverait sans nul doute Ă©normĂ©ment de difficultĂ©s pour s’intĂ©grer dans la sociĂ©tĂ©.

Cependant, mĂȘme pour un ĂȘtre-parlant, la socialisation est un long et ardu apprentissage qui passe inĂ©luctablement par le dur exercice de l’échange avec autrui. C’est le rapport d’altĂ©ritĂ© qu’implique cet Ă©change qui rend cet apprentissage pluridisciplinaire. En effet, on ne tient pas le mĂȘme discours avec une personne que l’on connaĂźt qu’avec une personne qu’on ne connaĂźt pas du tout ou pas assez. Lorsqu’on s’adresse Ă  une personne qu’on ne connait pas assez, on ressent une gĂȘne qui est essentiellement provoquĂ©e par le fait qu’on fait un travail mĂ©tadiscursif sur son propre discours. On parle en pensant au mĂȘme temps sur notre façon de parler. On est alors submergĂ© par une sĂ©rie de questions du genre : « Si je lui dis ceci en usant de tel ou tel procĂ©dĂ©, quel serait sa rĂ©action ? Â», « ma façon de parler risq  ue-t-elle de donner une mauvaise image de moi ? Â»â€Š   

Par ailleurs, on se pose Ă©galement des questions sur notre place Ă©nonciative dans un Ă©change. « Ai-je trop monopolisĂ© la parole ? Â», « Ai-je suffisamment Ă©coutĂ© mes interlocuteurs ? Â», « N’ai-je pas Ă©tĂ© un peu Ă©gocentrique ? Â», « RisquĂ©-je d’ĂȘtre pris pour un bavard ? Â»â€Š

De nombreuse personnes, comme les individus trop timides, optent pour la politique du moindre effort, celle d’éviter le plus possible le contact avec les autres. Or, dialoguer a des implications importantes notre la personnalitĂ©, c’est ce rapport subjectif d’altĂ©ritĂ© qui nous permet la construction de notre identitĂ©. On n’est soi-mĂȘme que par rapport aux autres. En s’adressant Ă  autrui, on lui demande en quelque sorte de me reconnaĂźtre et je lui dis, implicitement, que je le reconnais.     

Dans tout dialogue, il y a, en premier lieu, un Ă©metteur et un rĂ©cepteur. La connaissance du rĂ©cepteur par l’émetteur rend l’échange plus fluide. A mon sens, la connaissance de l’autre revient Ă  connaĂźtre sa psychologie et avoir le coup d’Ɠil et le savoir-Ă©couter. Savoir parler, c’est avant tout savoir Ă©couter. L’appareil formel d’énonciation est un appareil si fragile qu’il exige des protagonistes de l’énonciation de connaĂźtre et de respecter les rĂšgles du jeu d’énonciation : savoir quand s’approprier la condition de parlant (parler) et quand l’attribuer Ă  l’autre (Ă©couter), quoi dire, comment, etc.

Les mots Ă  eux seuls ne suffisent pas. MĂȘme quand on n’adresse pas la parole Ă  quelqu’un, il peut y avoir Ă©change qui est gĂ©nĂ©ralement source de conflit, de fausses interprĂ©tations, d’illusions, etc. Je cite l’exemple banal d’un adolescent timide qui tombe amoureux d’une fille. Comme il ne peut lui adresser la parole, il la suit partout et tente d’interprĂ©ter ses gestes, mĂȘme les plus anodins. Il peut alors imaginer que la fille partage les mĂȘmes sentiments que lui ou le contraire, c’est selon.

Karim Kherbouche

Pour ĂȘtre informĂ© des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article