Qu'est-ce qu'un bon professeur?
Câest au dĂ©but du mois de juillet 2010, quâune journaliste (du PĂšlerin magazine) me contacte pour rĂ©aliser une interview. Sans jouer les blasĂ©s, câest quelque chose dâassez frĂ©quent et auquel je me plie bien volontiers bien que, Ă chaque fois, jâai lâimpression de ne pas avoir grand chose dâoriginal Ă dire. Le sujet ? âQuâest-ce quâun bon prof ?â.
MĂȘme si, comme tous les enseignants, jâai Ă©tĂ© amenĂ© dĂ©jĂ Ă rĂ©flĂ©chir Ă cette question (depuis 30 ansâŠ) et que mes fonctions de formateur mâont fait approfondir le sujet, cette question lĂ nâest pas facile. Car, finalement, elle vous oblige Ă vous dĂ©voiler et Ă parler beaucoup de soi et des raisons pour lesquelles on est devenu prof. Et sans forcĂ©ment considĂ©rer quâon est soi-mĂȘme (toujours ? tout le temps ?) un âbon profâ (je ne l'ai jamais prĂ©tendu !), cela vous conduit Ă dĂ©finir un idĂ©al et Ă poser quelques repĂšres et valeurs. Ce sont en tout cas, les rĂ©flexions que je me suis faites aprĂšs un entretien tĂ©lĂ©phonique de plus dâune heure oĂč la journaliste a su me pousser Ă prĂ©ciser ma pensĂ©e et mĂȘme me faire avancer dans ma rĂ©flexion sur ce sujet. Câest ce que je voudrais retranscrire ici en pensant que ces quelques remarques peuvent engager la rĂ©flexion de chacun en cette veille de rentrĂ©e marquĂ©e, en plus, par une Ă©volution nĂ©faste de la formation des jeunes enseignants.
Jâessaierai donc dâabord de donner quelques idĂ©es qui me tiennent Ă cĆur mĂȘme si elles ne prĂ©tendent pas faire le tour de la question. JâĂ©voquerai aussi la dĂ©finition que donnent les Ă©lĂšves de mon lycĂ©e de ce que doit ĂȘtre un bon professeur, avant de poser la question de la formation Ă ce mĂ©tier dâenseignant. Un mĂ©tier âimpossibleâ et passionnant.
Etre cohérent
âDire ce quâon va faire et faire ce quâon a ditâ, cette maxime rĂ©sume assez bien ce que devrait ĂȘtre la posture de tout Ă©ducateur (il nây a pas que les enseignants, mais aussi les animateurs et au final, tous les adultesâŠ). Ce quâattendent finalement les Ă©lĂšves, câest que le prof soit prĂ©visible. Câest-Ă -dire quâil donne (explicitement ou implicitement) des repĂšres, des rĂšgles, des valeurs et quâil sây tienne. Cela je lâai appris bien avant dâĂȘtre enseignant lorsque jâai Ă©tĂ© animateur de centre de vacances. Et cela demande lorsquâon est jeune, un travail sur soi puisquâil faut accepter de basculer dans le monde des adultes. Ne pas ĂȘtre leur âgrand frĂšreâ et encore moins leur âcopainâ mais un adulte qui assume ce rĂŽle et fait respecter des rĂšgles. Câest aussi une forme de respect Ă lâĂ©gard de mes Ă©lĂšves.
Cela veut dire aussi quâil ne faut pas annoncer et promettre des choses quâon ne peut pas tenir. Câest donc pour cela que sâil est souhaitable que ces rĂšgles et ces valeurs soient formulĂ©es explicitement, il peut ĂȘtre dangereux de sâenfermer dans un ensemble de contraintes trop important comme des « rĂšglements de classe » interminables. La cohĂ©rence, elle se voit surtout dans les actes et dans les valeurs qui les sous-tendent.
Etre âprĂ©visibleâ, cela peut aussi se traduire simplement dans la conduite du cours par une pĂ©dagogie la plus explicite possible. Annoncer simplement les objectifs du cours, le plan, les critĂšres dâĂ©valuation (et les dates des contrĂŽles !), les Ă©ventuelles sanctions⊠ce sont des Ă©lĂ©ments importants de cette prĂ©visibilitĂ©. Quand on demande, (comme je lâai fait) aux Ă©lĂšves de dĂ©finir un bon prof, ils en viennent assez vite Ă dĂ©finir aussi ce quâest pour eux un âbon coursâ et câest alors la qualitĂ© de la structure du cours qui est mise en avant.
Dans les Ă©lĂ©ments qui dĂ©finissent un âbon coursâ, il faut aussi prendre en compte la diversitĂ©. Une maxime nous rappelle que âlâennui nait de lâuniformitĂ©â. Certes, on a tous en mĂ©moire de rares enseignants qui parvenaient Ă nous captiver par leur parole. Mais, on se souvient aussi de longs monologues oĂč lâattention dĂ©croche assez vite. MĂ©nager des pauses, varier les activitĂ©s, sont aujourdâhui des rĂšgles dâor de la construction dâune sĂ©ance de cours. Il ne faut pas le dĂ©plorer en sâinsurgeant contre le âzappingâ et le dĂ©faut de concentration des jeunes gĂ©nĂ©rations. Le discours de dĂ©ploration sur la jeunesse est vieux comme le monde. Et lâennui existait dans lâĂ©cole (mythifiĂ©e) dâhier mĂȘme sâil ne se manifestait pas sous les mĂȘmes formes.
Cette nĂ©cessitĂ© du rythme et de la variĂ©tĂ© des dispositifs est au contraire la prise en compte de la diversitĂ© des profils dâapprentissage des Ă©lĂšves. On apprend pas tous de la mĂȘme maniĂšre et il faut que le cours en tienne compte. Et on apprend mieux aussi lorsquâon est actif et acteur plutĂŽt que lorsquâon est spectateur du cours.
Etre bienveillant
Parmi les valeurs qui doivent transparaĂźtre dans les actes de lâenseignant il en est une qui est, selon moi, essentielle. Câest ce que jâappellerais la bienveillance. Cela ne se rĂ©duit pas Ă âaimer les Ă©lĂšvesâ, ce nâest dâailleurs pas lâessentiel. Ce nâest pas non plus la âgentillesseâ, il est quelquefois nĂ©cessaire de ne pas ĂȘtre gentil et encore moins naĂŻf. Il sâagit plutĂŽt de croire en leurs capacitĂ©s et de tenter de crĂ©er les conditions de lâapprentissage et donc aussi de la motivation en connaissant les limites de son action. En tout cas, le contraire de la bienveillance, en matiĂšre de pĂ©dagogie, serait le cynisme qui, chez certains enseignants nâest pas loin du mĂ©prisâŠ
Philippe Meirieu parle du âpostulat dâĂ©ducabilitĂ©â et cite souvent cette phrase du philosophe Alain « lâon ne peut instruire sans supposer toute lâintelligence possible dans un marmot ». CĂ©lestin Freinet, quant Ă lui, finissait sa liste des invariants pĂ©dagogiques par celui qui justifie toute notre action âl'optimiste espoir en la vieâ. La bienveillance suppose lâoptimisme et la croyance, Ă la fois modeste et ambitieuse, que notre action peut avoir un effet et faire progresser les Ă©lĂšves. Mais câest un optimisme tempĂ©rĂ© car cela ne peut se faire sans lâadhĂ©sion des Ă©lĂšves et en luttant contre un trĂšs grand nombre de contraintes. Mais comment peut-on faire ce mĂ©tier si lâon pense que ce que lâon fait ne sert Ă rien et nâa aucun effet ?
La bienveillance câest aussi un devoir dâempathie. Lâ expert ne doit pas oublier quâil est un âex-pairâ. Lâenseignant doit ĂȘtre capable, pour agir sur les erreurs (et pas les âfautesââŠ) de ses Ă©lĂšves de comprendre ce qui peut les provoquer. Rien de pire quâun enseignant « qui ne peut pas comprendre quâon ne peut pas comprendre ». (Bachelard). Le problĂšme, si lâon peut dire, câest que bien souvent, lâenseignant est un ex bon Ă©lĂšve⊠Alors quâil est utile pour exercer ce mĂ©tier de se rappeler les expĂ©riences oĂč lâon a Ă©tĂ© soi-mĂȘme en situation dâĂ©chec.
Au delĂ de lâaspect didactique, la bienveillance doit ĂȘtre aussi dans lâacte Ă©ducatif lui mĂȘme. Donner des repĂšres, jouer son rĂŽle dâadulte nâempĂȘche pas de relativiser. Jâentends souvent des collĂšgues sâĂ©tonner que les Ă©lĂšves quâils ont en face dâeux tiennent des discours contradictoires et irrationnels alors que lâadolescence se caractĂ©rise justement par la contradiction et la confusion ! Une autre citation, dâun Ă©ducateur, rĂ©sume bien mon propos : « Avant de tâindigner, rappelle toi de quoi tu Ă©tais capable lorsque tu avais leur Ăąge » (Fernand Deligny Graine de crapule Ed. du ScarabĂ©e 1960)
Pour finir ce chapitre sur la bienveillance, il faut dire quâelle est aussi un prĂ©alable. Enseigner est dâabord une relation : ce nâest Ă©videmment pas que cela, mais si on ne crĂ©e pas dâabord le contact il ne peut pas y avoir transmission des connaissances⊠Il y a donc une dimension affective et interpersonnelle essentielle dans lâacte dâenseignement. Et cela passe par cette bienveillance que les Ă©lĂšves identifient et repĂšrent trĂšs bien chez les enseignants. Si elle est lĂ , ça ne veut pas dire pour autant que tout est gagnĂ© mais que le travail peut commencerâŠ
Faire le deuil
Rassurez vous, on ne va pas faire ici de psychanalyse sauvage. MĂȘme sâil me semblerait indispensable, lorsquâon devient enseignant dâavoir un peu de retour sur soi mĂȘme pour mieux comprendre ses motivations. Il sâagit tout simplement ici de faire la liste de ce qui empĂȘche dâavancer. De se mettre au clair sur les reprĂ©sentations que lâon a du mĂ©tier et la maniĂšre dont on construit son identitĂ© professionnelle.
Lâenseignement secondaire est marquĂ© par les logiques disciplinaires. Dans la derniĂšre enquĂȘte sur ce sujet, c'est plus de 60% des enseignants interrogĂ©s qui disaient ĂȘtre devenus profs par âamour de leur disciplineâ. Il serait difficile de renier cette dimension disciplinaire dans la construction de lâidentitĂ© professionnelle, elle est mĂȘme positive car elle est la condition de la motivation de lâenseignant qui veut faire partager cet âamourâ Ă ses Ă©lĂšves. Mais, elle peut ĂȘtre aussi source de dĂ©sillusions si on nâest pas capable de prendre du recul. Nous ne sommes pas des âmathĂ©maticiensâ, des âhistoriensâ, des âphysiciensâ ou bien encore des âphilosophesâ. Nous sommes des professeurs (de maths, dâhistoire, de philo, etc.). Ce nâest pas la mĂȘme chose. Une professeur dâanglais de mes amies me disait âquand on devient prof de langues, il faut accepter dâentendre maltraiter pendant toute sa carriĂšre, une langue quâon adoreâ. De mĂȘme pour ce qui me concerne, jâai du me rĂ©soudre Ă admettre que des Ă©lĂšves pouvaient ne pas aimer les sciences Ă©conomiques et sociales et mĂȘme sây ennuyer. Jâai eu du mal, car jâĂ©tais persuadĂ©, en plus, que mon pouvoir de conviction et mon expertise viendrait Ă bout de toutes les rĂ©ticencesâŠ!
Cette dĂ©sillusion peut entrainer du dĂ©pit et mĂȘme conduire au cynisme que nous Ă©voquions plus haut. Etre un bon prof, câest donc aussi savoir prendre de la distance par rapport Ă cette envie de faire partager une passion Ă tous.
Car, mĂȘme sâil faut ĂȘtre optimiste et croire en la rĂ©ussite, il faut se mĂ©fier des ambitions dĂ©mesurĂ©es. Pour emprunter le vocabulaire de la psychanalyse, il faut faire le deuil de la âtoute puissanceâ. Un bon prof est un prof qui dure et pour y parvenir il ne faut pas se fixer dâobjectifs inatteignables, sources de dĂ©sillusions et dangereux pour lâĂ©quilibre personnel. On apprend vite la modestie dans ce mĂ©tier. Un mĂ©tier oĂč vous ĂȘtes souvent seul et en mĂȘme temps un rouage dâun systĂšme avec ses limites et ses contraintes.
Ce que je vais dire ici peut sembler paradoxal. Pour ĂȘtre un bon prof, il ne faut donc pas sur-investir dans son travail. Avoir des lieux de rĂ©ussite ailleurs que dans lâespace de la classe est indispensable pour son Ă©quilibre. Car une des difficultĂ©s majeures de ce mĂ©tier comme de tous les mĂ©tiers de relation et de contact, est sa dimension affective. La classe est alors vĂ©cue comme un espace intime. Câest une profession oĂč on se met en âjeâ et il est facile de penser que ses problĂšmes, ses Ă©checs viennent de soi et de soi uniquement⊠Cela tient aussi au fait que, trop souvent, on considĂšre quâenseigner est un âartâ ou une âvocationâ alors quâil faut bien le considĂ©rer comme un mĂ©tier avec des techniques, des âtours de mainâ, quelques recettes et surtout ses imperfections. Il faut donc dĂ©culpabiliser et dĂ©personnaliser. Dans beaucoup de cas, ce nâest pas aprĂšs vous que lâĂ©lĂšve en a directement mais au reprĂ©sentant de lâinstitution scolaire porteuse dâune certaine âviolence symbolique ». Pour se prĂ©server, il importe alors de savoir faire la part des choses.
En rĂ©sumĂ©, un bon prof ce serait aussi quelquâun qui a de lâhumour (ce qui est distinct de lâironie) et de la distance. Et de la modestieâŠ
Le âbon profâ vu par les Ă©lĂšves ?
Il y a quatre ans, jâai posĂ© cette question (âQuâest-ce quâun bon prof ?â) Ă prĂšs de 500 Ă©lĂšves de seconde du (gros) lycĂ©e de la rĂ©gion parisienne oĂč je travaille. Jâai demandĂ© lâaide de mes collĂšgues pour faire passer Ă la fin de lâannĂ©e un questionnaire trĂšs simple composĂ© de cette seule question. Je me suis ensuite servi, depuis, de cette masse de rĂ©ponses pour travailler avec les professeurs stagiaires auprĂšs desquels jâintervenais Ă lâIUFM de Paris.
Le premier constat que lâon peut faire, câest quâil y a trĂšs peu de rĂ©ponses fantaisistes. Les Ă©lĂšves, ni pires ni meilleurs que dâautres, ont pris cette question au sĂ©rieux. Ils avaient un avis sur la question et Ă©taient contents de lâexprimer, quelquefois dans de trĂšs longs dĂ©veloppements. Dâailleurs faites lâexpĂ©rience en interrogeant des enfants ou des adolescents de votre entourage et vous verrez que câest une question qui ne laisse pas indiffĂ©rent !
Une thĂšse de StĂ©phanie Leloup soutenue en 2003 et portant sur lâ âennui scolaireâ consacrait un chapitre Ă une comparaison entre les reprĂ©sentations quâavaient les enseignants et les reprĂ©sentations des Ă©lĂšves de ce quâĂ©tait un âbon profâ (on en trouve les principales conclusions sur le site de Jacques Nimier). On y constatait que celles ci nâĂ©taient finalement pas trĂšs Ă©loignĂ©es. Les questionnaires dont je dispose confirment aussi cette convergence.
Les rĂ©ponses sâorganisent autour de trois grands thĂšmes : la maĂźtrise de la classe, les connaissances et les rapports avec les Ă©lĂšves.
Dâabord et câest ce qui arrive presque toujours en premier, un bon prof est quelquâun qui sait tenir sa classe. « Il doit savoir se faire respecter » mais on ajoute aussi quâil ne doit pas ĂȘtre autoritaire « Il doit ĂȘtre sĂ©rieux et cool » ou bien encore « Il doit ĂȘtre drĂŽle mais savoir mettre les limites quand il le faut ». LâĂ©quilibre est difficile Ă tenir. On attend Ă la fois un traitement Ă©gal pour tous « Il ne doit pas faire de diffĂ©rence entre les Ă©lĂšves » mais aussi de lâĂ©coute et la prise en compte des situations particuliĂšres.
Les rĂ©ponses des Ă©lĂšves insistent aussi beaucoup sur la maĂźtrise des connaissances. « Il sait de quoi il parle », « Il sait faire aimer sa matiĂšre », mais si lâenseignant est passionnĂ©, il doit ĂȘtre aussi accessible et tenir compte des difficultĂ©s des Ă©lĂšves. « Il donne des cours bien structurĂ©s oĂč on sait oĂč on va⊠», « Il doit nous Ă©couter et ĂȘtre patient », « il donne des contrĂŽles accessibles Ă ceux qui apprennent ». « Il doit aider et savoir expliquer de diffĂ©rentes façons »
En ce qui concerne les rapports avec les Ă©lĂšves, beaucoup insistent sur lâhumour et lâĂ©coute mais, curieusement, ceux-ci sont surtout dĂ©finis par la nĂ©gative. Câest donc en disant ce quâest un âmauvais profâ quâon obtient un portrait en creux. « Un mauvais prof câest un prof qui raconte sa vie pendant un cours », « câest un prof qui rabaisse ses Ă©lĂšves », « qui les dĂ©valorise » « qui ne se remet jamais en question »⊠La notion de respect revient trĂšs souvent dans les rĂ©ponses et nous renvoie Ă la bienveillance que nous Ă©voquions plus haut
Les Ă©lĂšves interrogĂ©s ont bien conscience que toutes ces qualitĂ©s sont difficiles Ă rassembler et en Ă©voquant la nĂ©cessitĂ© dâun Ă©quilibre insistent avec leur mots sur ce que nous appellerions un travail âen tensionâ : entre contrĂŽle de la classe et spontanĂ©itĂ©, Ă©coute et respect de la rĂšgle, Ă©galitĂ© et Ă©quitĂ©, rigueur et humour, maĂźtrise de sa discipline et accessibilitĂ©, âŠ
Pour finir, laissons la parole Ă un Ă©lĂšve qui rĂ©sume cela Ă sa façon : « Un bon prof nâexiste pas, je veux dire que personne peut ĂȘtre assez strict sans ĂȘtre tyrannique, amical sans ĂȘtre comme un pote, encourageant sans rabaisser, aider sans juger, ne pas faire subir aux Ă©lĂšves ses sautes dâhumeur. [âŠ] Cependant, conclut-il, certains sont trĂšs proches du modĂšle parfait » !
Est-ce que ça sâapprend ?
«Ătre un bon prof, est-ce que ça sâapprend ? ». Cette question posĂ©e lors de cet entretien, en apparence simple, renvoie Ă plusieurs niveaux de lecture.
Dâabord parce que tout le monde nâest pas convaincu quâenseigner soit un mĂ©tier. Comme nous le notions plus haut, on parle bien trop souvent de lâenseignement comme dâun art ou dâune vocation. Dans ces conditions, on est âdouĂ©â ou on ne lâest pas⊠On a mĂȘme entendu un ministre (Luc Ferry) proclamer Ă lâassemblĂ©e quâil suffisait de maĂźtriser des connaissances pour savoir enseigner. De mĂȘme, on parle aussi dâ âautoritĂ© naturelleâ, ce qui supposerait que cela vous soit donnĂ© une fois pour toutes par de gentilles fĂ©es penchĂ©es sur votre berceauâŠ
Cette conception nâest malheureusement pas si minoritaire que cela. Il suffit de voir comment la rĂ©forme de la formation a Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©e sans que cela soulĂšve de grandes protestations. Face Ă cela, il faut rĂ©affirmer quâ âEnseigner est un mĂ©tier qui sâapprendâ. Non seulement durant la formation initiale mais bien sĂ»r tout au long de sa carriĂšre.
Avoir une démarche réflexive
Cette formulation qui peut rebuter certains, prompts Ă y voir une trace de âjargon pĂ©dagogiqueâ (je consacrerai un billet un jour Ă ce sujet du jargon) renvoie en fait Ă une rĂ©alitĂ© trĂšs simple. Comme dans tout mĂ©tier, on apprend de ses erreurs. Et on Ă©vite de les refaireâŠ
Prendre le temps de sâinterroger Ă la fin dâun cours ou de la journĂ©e et de noter quelques idĂ©es, ce qui a marchĂ© et pourquoi, ce qui nâa pas marché⊠Ce sont des choses que font de trĂšs nombreux enseignants. Ce mĂ©tier suppose une constante remise en question. Et, on nâest pas perdu pour le mĂ©tier parce quâon ne trouve pas du premier coup !
Pour dire les choses dans un registre plus soutenu : « Le professeur met Ă jour ses connaissances disciplinaires, didactiques et pĂ©dagogiques. Il sait faire appel Ă ceux qui sont susceptibles de lui apporter aide ou conseil dans l'exercice de son mĂ©tier. Il est capable de faire une analyse critique de son travail et de modifier, le cas Ă©chĂ©ant, ses pratiques d'enseignement. â Ce texte est extrait de la compĂ©tence 10 âSe former et innoverâ du rĂ©fĂ©rentiel des compĂ©tences des enseignants dont une premiĂšre version a Ă©tĂ© publiĂ©e en 2007 et republiĂ©e (avec quelques modifications) en juillet 2010. Tout y est dit (ou presque) mais je voudrais insister sur quelques points.
Un mĂ©tier qui sâapprend (collectivement)
Le mouvement que je prĂ©side (le CRAP-Cahiers PĂ©dagogiques) aujourdâhui milite depuis toujours pour que les enseignants aient une dĂ©marche rĂ©flexive sur leur propre pratique pour amĂ©liorer leur enseignement. Si nous publions une revue câest justement pour proposer un lieu de diffusion et de rĂ©flexion sur les pratiques, si nous faisons aussi des âRencontres du CRAPâ et des journĂ©es de rĂ©flexion câest parce que cette analyse des pratiques se fait mieux dans lâĂ©change et la confrontation des expĂ©riences.
Certains stagiaires Ă lâIUFM ont moquĂ© ces moments dâanalyse de pratiques qualifiĂ©s de âsĂ©ances dâalcooliques anonymesâ oĂč chacun se prĂ©sente, expose un cas sous le regard attentif de ses camarades et du formateur. Au delĂ de la caricature, cette dĂ©marche a sa valeur dĂšs lâinstant oĂč il nây a pas de jugement et oĂč elle sâappuie sur une mĂ©thodologie bien maĂźtrisĂ©e.
Mais lâanalyse de pratiques, elle se faisait aussi Ă la pause autour de la machine Ă cafĂ© oĂč les stagiaires parlaient librement, entre pairs, de leurs difficultĂ©s et se passaient des ârecettesâ et des petits trucs. Câest aussi cela qui risque de disparaĂźtre ou dâĂȘtre rendu plus difficile avec la rĂ©forme de la formation. Pourtant ces moments sont bien indispensables pour progresser.
Un des enjeux des annĂ©es Ă venir est en effet de faire de lâenseignement un mĂ©tier moins solitaire oĂč pourrait avoir lieu un rĂ©el travail dâĂ©quipe. Car câest aussi en sâappuyant sur le travail des autres, sur la cohĂ©rence dâune Ă©quipe quâon devient un âmeilleur profâ, quâon construit de lâautoritĂ© et quâon enseigne plus efficacement.
Un mĂ©tier impossibleâŠet passionnant
Sigmund Freud, dans deux ouvrages, parle de trois âmĂ©tiers impossiblesâ : gouverner, soigner et Ă©duquer. Freud associe ces trois mĂ©tiers au fait que, pour chacun dâeux, « on peut dâemblĂ©e ĂȘtre sĂ»r dâun succĂšs insuffisant ». En dâautres termes, les rĂ©sultats sont incertains, et bien souvent on ne voit pas lâeffectivitĂ© de son travail.
Et il est vrai que, sauf dans de rares cas (lâapprentissage de la lecture en CP par exemple), on ne peut avoir de certitudes sur lâimpact de son action sur les Ă©lĂšves. Ils apprennent mais est-ce durable, est-ce efficace ? Au final, que retiennent-ils ? Y sommes nous pour quelque chose ? A moins dâĂȘtre tĂ©lĂ©pathe (ce qui nâest pas mon cas), il nây a aucune certitude. Câest aussi ce qui fait de ce mĂ©tier, un travail frustrant et quelquefois ingrat. Et, rĂ©pĂ©tons-le, modeste.
Alors on doit se contenter quelquefois de petits bonheurs. On peut guetter les dĂ©clics qui se font dans la tĂȘte des Ă©lĂšves. Et croyez moi, ça sâentend trĂšs bien ces dĂ©clics. Dâun seul coup, untel qui bloquait, comprend. Tel autre va, des jours voire des mois plus tard, faire rĂ©fĂ©rence Ă une notion que vous aviez abordĂ©e. On peut mĂȘme (mais si !) trouver des motifs de satisfaction en corrigeant des copiesâŠ
Les petits bonheurs on les trouve aussi dans la satisfaction de voir un dispositif se dĂ©rouler comme vous lâaviez prĂ©vu. Avec des Ă©lĂšves, concentrĂ©s, attentifs, motivĂ©s qui ne sâaperçoivent pas de lâheure qui tourne. Il faut se rappeler de ces moments lĂ quand ça va moins bien, oĂč rien ne se dĂ©roule comme prĂ©vuâŠ
Un des rares avantages de lâĂąge est de vous donner lâoccasion de rencontrer dâanciens Ă©lĂšves. Câest lĂ aussi un motif de satisfaction. Lorsquâils vous remercient ou vous tĂ©moignent de la sympathie ou lorsquâils vous rappellent un mot, une attitude qui les ont marquĂ©s. Câest aussi lâoccasion de constater que ce qui marque durablement sâexprime plus en termes de compĂ©tences, dâattitudes que de connaissances.
Alors que la rentrĂ©e se rapproche dangereusement, jâespĂšre que ces quelques rĂ©flexions peuvent ĂȘtre utiles. Câest peut-ĂȘtre le cas pour les enseignants (jeunes ou moins jeunes) qui vont dĂ©buter dans ce nouveau mĂ©tier et qui ont sĂ»rement de nombreuses questions et quelques inquiĂ©tudes. Mais au delĂ , jâespĂšre que ces quelques idĂ©es jetĂ©es sur la toile toucheront aussi dâautres collĂšgues. Une des caractĂ©ristiques de ce mĂ©tier nâest-elle pas que, dâune certaine maniĂšre, on dĂ©bute quelque chose de nouveau chaque annĂ©e ?