Publié par Karim Kherbouche

Qu'est-ce qu'un bon professeur?

C’est au dĂ©but du mois de juillet 2010, qu’une journaliste (du PĂšlerin magazine) me contacte pour rĂ©aliser une interview. Sans jouer les blasĂ©s, c’est quelque chose d’assez frĂ©quent et auquel je me plie bien volontiers bien que, Ă  chaque fois, j’ai l’impression de ne pas avoir grand chose d’original Ă  dire. Le sujet ? “Qu’est-ce qu’un bon prof ?”.
MĂȘme si, comme tous les enseignants, j’ai Ă©tĂ© amenĂ© dĂ©jĂ  Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  cette question (depuis 30 ans
) et que mes fonctions de formateur m’ont fait approfondir le sujet, cette question lĂ  n’est pas facile. Car, finalement, elle vous oblige Ă  vous dĂ©voiler et Ă  parler beaucoup de soi et des raisons pour lesquelles on est devenu prof. Et sans forcĂ©ment considĂ©rer qu’on est soi-mĂȘme (toujours ? tout le temps ?) un “bon prof” (je ne l'ai jamais prĂ©tendu !), cela vous conduit Ă  dĂ©finir un idĂ©al et Ă  poser quelques repĂšres et valeurs. Ce sont en tout cas, les rĂ©flexions que je me suis faites aprĂšs un entretien tĂ©lĂ©phonique de plus d’une heure oĂč la journaliste a su me pousser Ă  prĂ©ciser ma pensĂ©e et mĂȘme me faire avancer dans ma rĂ©flexion sur ce sujet. C’est ce que je voudrais retranscrire ici en pensant que ces quelques remarques peuvent engager la rĂ©flexion de chacun en cette veille de rentrĂ©e marquĂ©e, en plus, par une Ă©volution nĂ©faste de la formation des jeunes enseignants.

J’essaierai donc d’abord de donner quelques idĂ©es qui me tiennent Ă  cƓur mĂȘme si elles ne prĂ©tendent pas faire le tour de la question. J’évoquerai aussi la dĂ©finition que donnent les Ă©lĂšves de mon lycĂ©e de ce que doit ĂȘtre un bon professeur, avant de poser la question de la formation Ă  ce mĂ©tier d’enseignant. Un mĂ©tier “impossible” et passionnant.

Etre cohérent

“Dire ce qu’on va faire et faire ce qu’on a dit”, cette maxime rĂ©sume assez bien ce que devrait ĂȘtre la posture de tout Ă©ducateur (il n’y a pas que les enseignants, mais aussi les animateurs et au final, tous les adultes
). Ce qu’attendent finalement les Ă©lĂšves, c’est que le prof soit prĂ©visible. C’est-Ă -dire qu’il donne (explicitement ou implicitement) des repĂšres, des rĂšgles, des valeurs et qu’il s’y tienne. Cela je l’ai appris bien avant d’ĂȘtre enseignant lorsque j’ai Ă©tĂ© animateur de centre de vacances. Et cela demande lorsqu’on est jeune, un travail sur soi puisqu’il faut accepter de basculer dans le monde des adultes. Ne pas ĂȘtre leur “grand frĂšre” et encore moins leur “copain” mais un adulte qui assume ce rĂŽle et fait respecter des rĂšgles. C’est aussi une forme de respect Ă  l’égard de mes Ă©lĂšves.

Cela veut dire aussi qu’il ne faut pas annoncer et promettre des choses qu’on ne peut pas tenir. C’est donc pour cela que s’il est souhaitable que ces rĂšgles et ces valeurs soient formulĂ©es explicitement, il peut ĂȘtre dangereux de s’enfermer dans un ensemble de contraintes trop important comme des « rĂšglements de classe » interminables. La cohĂ©rence, elle se voit surtout dans les actes et dans les valeurs qui les sous-tendent.

Etre “prĂ©visible”, cela peut aussi se traduire simplement dans la conduite du cours par une pĂ©dagogie la plus explicite possible. Annoncer simplement les objectifs du cours, le plan, les critĂšres d’évaluation (et les dates des contrĂŽles !), les Ă©ventuelles sanctions
 ce sont des Ă©lĂ©ments importants de cette prĂ©visibilitĂ©. Quand on demande, (comme je l’ai fait) aux Ă©lĂšves de dĂ©finir un bon prof, ils en viennent assez vite Ă  dĂ©finir aussi ce qu’est pour eux un “bon cours” et c’est alors la qualitĂ© de la structure du cours qui est mise en avant.

Dans les Ă©lĂ©ments qui dĂ©finissent un “bon cours”, il faut aussi prendre en compte la diversitĂ©. Une maxime nous rappelle que “l’ennui nait de l’uniformitĂ©â€. Certes, on a tous en mĂ©moire de rares enseignants qui parvenaient Ă  nous captiver par leur parole. Mais, on se souvient aussi de longs monologues oĂč l’attention dĂ©croche assez vite. MĂ©nager des pauses, varier les activitĂ©s, sont aujourd’hui des rĂšgles d’or de la construction d’une sĂ©ance de cours. Il ne faut pas le dĂ©plorer en s’insurgeant contre le “zapping” et le dĂ©faut de concentration des jeunes gĂ©nĂ©rations. Le discours de dĂ©ploration sur la jeunesse est vieux comme le monde. Et l’ennui existait dans l’école (mythifiĂ©e) d’hier mĂȘme s’il ne se manifestait pas sous les mĂȘmes formes.

Cette nĂ©cessitĂ© du rythme et de la variĂ©tĂ© des dispositifs est au contraire la prise en compte de la diversitĂ© des profils d’apprentissage des Ă©lĂšves. On apprend pas tous de la mĂȘme maniĂšre et il faut que le cours en tienne compte. Et on apprend mieux aussi lorsqu’on est actif et acteur plutĂŽt que lorsqu’on est spectateur du cours.

Etre bienveillant

Parmi les valeurs qui doivent transparaĂźtre dans les actes de l’enseignant il en est une qui est, selon moi, essentielle. C’est ce que j’appellerais la bienveillance. Cela ne se rĂ©duit pas Ă  “aimer les Ă©lĂšves”, ce n’est d’ailleurs pas l’essentiel. Ce n’est pas non plus la “gentillesse”, il est quelquefois nĂ©cessaire de ne pas ĂȘtre gentil et encore moins naĂŻf. Il s’agit plutĂŽt de croire en leurs capacitĂ©s et de tenter de crĂ©er les conditions de l’apprentissage et donc aussi de la motivation en connaissant les limites de son action. En tout cas, le contraire de la bienveillance, en matiĂšre de pĂ©dagogie, serait le cynisme qui, chez certains enseignants n’est pas loin du mĂ©pris


Philippe Meirieu parle du “postulat d’éducabilitĂ©â€ et cite souvent cette phrase du philosophe Alain « l’on ne peut instruire sans supposer toute l’intelligence possible dans un marmot ». CĂ©lestin Freinet, quant Ă  lui, finissait sa liste des invariants pĂ©dagogiques par celui qui justifie toute notre action “l'optimiste espoir en la vie”. La bienveillance suppose l’optimisme et la croyance, Ă  la fois modeste et ambitieuse, que notre action peut avoir un effet et faire progresser les Ă©lĂšves. Mais c’est un optimisme tempĂ©rĂ© car cela ne peut se faire sans l’adhĂ©sion des Ă©lĂšves et en luttant contre un trĂšs grand nombre de contraintes. Mais comment peut-on faire ce mĂ©tier si l’on pense que ce que l’on fait ne sert Ă  rien et n’a aucun effet ?

La bienveillance c’est aussi un devoir d’empathie. L’ expert ne doit pas oublier qu’il est un “ex-pair”. L’enseignant doit ĂȘtre capable, pour agir sur les erreurs (et pas les “fautes”
) de ses Ă©lĂšves de comprendre ce qui peut les provoquer. Rien de pire qu’un enseignant « qui ne peut pas comprendre qu’on ne peut pas comprendre ». (Bachelard). Le problĂšme, si l’on peut dire, c’est que bien souvent, l’enseignant est un ex bon Ă©lĂšve
 Alors qu’il est utile pour exercer ce mĂ©tier de se rappeler les expĂ©riences oĂč l’on a Ă©tĂ© soi-mĂȘme en situation d’échec.

Au delĂ  de l’aspect didactique, la bienveillance doit ĂȘtre aussi dans l’acte Ă©ducatif lui mĂȘme. Donner des repĂšres, jouer son rĂŽle d’adulte n’empĂȘche pas de relativiser. J’entends souvent des collĂšgues s’étonner que les Ă©lĂšves qu’ils ont en face d’eux tiennent des discours contradictoires et irrationnels alors que l’adolescence se caractĂ©rise justement par la contradiction et la confusion ! Une autre citation, d’un Ă©ducateur, rĂ©sume bien mon propos : « Avant de t’indigner, rappelle toi de quoi tu Ă©tais capable lorsque tu avais leur Ăąge » (Fernand Deligny Graine de crapule Ed. du ScarabĂ©e 1960)

Pour finir ce chapitre sur la bienveillance, il faut dire qu’elle est aussi un prĂ©alable. Enseigner est d’abord une relation : ce n’est Ă©videmment pas que cela, mais si on ne crĂ©e pas d’abord le contact il ne peut pas y avoir transmission des connaissances
 Il y a donc une dimension affective et interpersonnelle essentielle dans l’acte d’enseignement. Et cela passe par cette bienveillance que les Ă©lĂšves identifient et repĂšrent trĂšs bien chez les enseignants. Si elle est lĂ , ça ne veut pas dire pour autant que tout est gagnĂ© mais que le travail peut commencer


Faire le deuil

Rassurez vous, on ne va pas faire ici de psychanalyse sauvage. MĂȘme s’il me semblerait indispensable, lorsqu’on devient enseignant d’avoir un peu de retour sur soi mĂȘme pour mieux comprendre ses motivations. Il s’agit tout simplement ici de faire la liste de ce qui empĂȘche d’avancer. De se mettre au clair sur les reprĂ©sentations que l’on a du mĂ©tier et la maniĂšre dont on construit son identitĂ© professionnelle.

L’enseignement secondaire est marquĂ© par les logiques disciplinaires. Dans la derniĂšre enquĂȘte sur ce sujet, c'est plus de 60% des enseignants interrogĂ©s qui disaient ĂȘtre devenus profs par “amour de leur discipline”. Il serait difficile de renier cette dimension disciplinaire dans la construction de l’identitĂ© professionnelle, elle est mĂȘme positive car elle est la condition de la motivation de l’enseignant qui veut faire partager cet “amour” Ă  ses Ă©lĂšves. Mais, elle peut ĂȘtre aussi source de dĂ©sillusions si on n’est pas capable de prendre du recul. Nous ne sommes pas des “mathĂ©maticiens”, des “historiens”, des ”physiciens” ou bien encore des “philosophes”. Nous sommes des professeurs (de maths, d’histoire, de philo, etc.). Ce n’est pas la mĂȘme chose. Une professeur d’anglais de mes amies me disait “quand on devient prof de langues, il faut accepter d’entendre maltraiter pendant toute sa carriĂšre, une langue qu’on adore”. De mĂȘme pour ce qui me concerne, j’ai du me rĂ©soudre Ă  admettre que des Ă©lĂšves pouvaient ne pas aimer les sciences Ă©conomiques et sociales et mĂȘme s’y ennuyer. J’ai eu du mal, car j’étais persuadĂ©, en plus, que mon pouvoir de conviction et mon expertise viendrait Ă  bout de toutes les rĂ©ticences
!

Cette dĂ©sillusion peut entrainer du dĂ©pit et mĂȘme conduire au cynisme que nous Ă©voquions plus haut. Etre un bon prof, c’est donc aussi savoir prendre de la distance par rapport Ă  cette envie de faire partager une passion Ă  tous.

Car, mĂȘme s’il faut ĂȘtre optimiste et croire en la rĂ©ussite, il faut se mĂ©fier des ambitions dĂ©mesurĂ©es. Pour emprunter le vocabulaire de la psychanalyse, il faut faire le deuil de la “toute puissance”. Un bon prof est un prof qui dure et pour y parvenir il ne faut pas se fixer d’objectifs inatteignables, sources de dĂ©sillusions et dangereux pour l’équilibre personnel. On apprend vite la modestie dans ce mĂ©tier. Un mĂ©tier oĂč vous ĂȘtes souvent seul et en mĂȘme temps un rouage d’un systĂšme avec ses limites et ses contraintes.
Ce que je vais dire ici peut sembler paradoxal. Pour ĂȘtre un bon prof, il ne faut donc pas sur-investir dans son travail. Avoir des lieux de rĂ©ussite ailleurs que dans l’espace de la classe est indispensable pour son Ă©quilibre. Car une des difficultĂ©s majeures de ce mĂ©tier comme de tous les mĂ©tiers de relation et de contact, est sa dimension affective. La classe est alors vĂ©cue comme un espace intime. C’est une profession oĂč on se met en “je” et il est facile de penser que ses problĂšmes, ses Ă©checs viennent de soi et de soi uniquement
 Cela tient aussi au fait que, trop souvent, on considĂšre qu’enseigner est un “art” ou une “vocation” alors qu’il faut bien le considĂ©rer comme un mĂ©tier avec des techniques, des “tours de main”, quelques recettes et surtout ses imperfections. Il faut donc dĂ©culpabiliser et dĂ©personnaliser. Dans beaucoup de cas, ce n’est pas aprĂšs vous que l’élĂšve en a directement mais au reprĂ©sentant de l’institution scolaire porteuse d’une certaine “violence symbolique ». Pour se prĂ©server, il importe alors de savoir faire la part des choses.

En rĂ©sumĂ©, un bon prof ce serait aussi quelqu’un qui a de l’humour (ce qui est distinct de l’ironie) et de la distance. Et de la modestie


Le “bon prof” vu par les Ă©lĂšves ?

Il y a quatre ans, j’ai posĂ© cette question (“Qu’est-ce qu’un bon prof ?”) Ă  prĂšs de 500 Ă©lĂšves de seconde du (gros) lycĂ©e de la rĂ©gion parisienne oĂč je travaille. J’ai demandĂ© l’aide de mes collĂšgues pour faire passer Ă  la fin de l’annĂ©e un questionnaire trĂšs simple composĂ© de cette seule question. Je me suis ensuite servi, depuis, de cette masse de rĂ©ponses pour travailler avec les professeurs stagiaires auprĂšs desquels j’intervenais Ă  l’IUFM de Paris.

Le premier constat que l’on peut faire, c’est qu’il y a trĂšs peu de rĂ©ponses fantaisistes. Les Ă©lĂšves, ni pires ni meilleurs que d’autres, ont pris cette question au sĂ©rieux. Ils avaient un avis sur la question et Ă©taient contents de l’exprimer, quelquefois dans de trĂšs longs dĂ©veloppements. D’ailleurs faites l’expĂ©rience en interrogeant des enfants ou des adolescents de votre entourage et vous verrez que c’est une question qui ne laisse pas indiffĂ©rent !

Une thĂšse de StĂ©phanie Leloup soutenue en 2003 et portant sur l’ “ennui scolaire” consacrait un chapitre Ă  une comparaison entre les reprĂ©sentations qu’avaient les enseignants et les reprĂ©sentations des Ă©lĂšves de ce qu’était un “bon prof” (on en trouve les principales conclusions sur le site de Jacques Nimier). On y constatait que celles ci n’étaient finalement pas trĂšs Ă©loignĂ©es. Les questionnaires dont je dispose confirment aussi cette convergence.

Les rĂ©ponses s’organisent autour de trois grands thĂšmes : la maĂźtrise de la classe, les connaissances et les rapports avec les Ă©lĂšves.

D’abord et c’est ce qui arrive presque toujours en premier, un bon prof est quelqu’un qui sait tenir sa classe. « Il doit savoir se faire respecter » mais on ajoute aussi qu’il ne doit pas ĂȘtre autoritaire « Il doit ĂȘtre sĂ©rieux et cool » ou bien encore « Il doit ĂȘtre drĂŽle mais savoir mettre les limites quand il le faut ». L’équilibre est difficile Ă  tenir. On attend Ă  la fois un traitement Ă©gal pour tous « Il ne doit pas faire de diffĂ©rence entre les Ă©lĂšves » mais aussi de l’écoute et la prise en compte des situations particuliĂšres.

Les rĂ©ponses des Ă©lĂšves insistent aussi beaucoup sur la maĂźtrise des connaissances. « Il sait de quoi il parle », « Il sait faire aimer sa matiĂšre », mais si l’enseignant est passionnĂ©, il doit ĂȘtre aussi accessible et tenir compte des difficultĂ©s des Ă©lĂšves. « Il donne des cours bien structurĂ©s oĂč on sait oĂč on va
 », « Il doit nous Ă©couter et ĂȘtre patient », « il donne des contrĂŽles accessibles Ă  ceux qui apprennent ». « Il doit aider et savoir expliquer de diffĂ©rentes façons »

En ce qui concerne les rapports avec les Ă©lĂšves, beaucoup insistent sur l’humour et l’écoute mais, curieusement, ceux-ci sont surtout dĂ©finis par la nĂ©gative. C’est donc en disant ce qu’est un “mauvais prof” qu’on obtient un portrait en creux. « Un mauvais prof c’est un prof qui raconte sa vie pendant un cours », « c’est un prof qui rabaisse ses Ă©lĂšves », « qui les dĂ©valorise » « qui ne se remet jamais en question »  La notion de respect revient trĂšs souvent dans les rĂ©ponses et nous renvoie Ă  la bienveillance que nous Ă©voquions plus haut

Les Ă©lĂšves interrogĂ©s ont bien conscience que toutes ces qualitĂ©s sont difficiles Ă  rassembler et en Ă©voquant la nĂ©cessitĂ© d’un Ă©quilibre insistent avec leur mots sur ce que nous appellerions un travail ”en tension” : entre contrĂŽle de la classe et spontanĂ©itĂ©, Ă©coute et respect de la rĂšgle, Ă©galitĂ© et Ă©quitĂ©, rigueur et humour, maĂźtrise de sa discipline et accessibilitĂ©, 


Pour finir, laissons la parole Ă  un Ă©lĂšve qui rĂ©sume cela Ă  sa façon : « Un bon prof n’existe pas, je veux dire que personne peut ĂȘtre assez strict sans ĂȘtre tyrannique, amical sans ĂȘtre comme un pote, encourageant sans rabaisser, aider sans juger, ne pas faire subir aux Ă©lĂšves ses sautes d’humeur. [
] Cependant, conclut-il, certains sont trĂšs proches du modĂšle parfait » !

Est-ce que ça s’apprend ?

«Être un bon prof, est-ce que ça s’apprend ? ». Cette question posĂ©e lors de cet entretien, en apparence simple, renvoie Ă  plusieurs niveaux de lecture.

D’abord parce que tout le monde n’est pas convaincu qu’enseigner soit un mĂ©tier. Comme nous le notions plus haut, on parle bien trop souvent de l’enseignement comme d’un art ou d’une vocation. Dans ces conditions, on est “douĂ©â€ ou on ne l’est pas
 On a mĂȘme entendu un ministre (Luc Ferry) proclamer Ă  l’assemblĂ©e qu’il suffisait de maĂźtriser des connaissances pour savoir enseigner. De mĂȘme, on parle aussi d’ “autoritĂ© naturelle”, ce qui supposerait que cela vous soit donnĂ© une fois pour toutes par de gentilles fĂ©es penchĂ©es sur votre berceau


Cette conception n’est malheureusement pas si minoritaire que cela. Il suffit de voir comment la rĂ©forme de la formation a Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©e sans que cela soulĂšve de grandes protestations. Face Ă  cela, il faut rĂ©affirmer qu’ “Enseigner est un mĂ©tier qui s’apprend”. Non seulement durant la formation initiale mais bien sĂ»r tout au long de sa carriĂšre.

Avoir une démarche réflexive

Cette formulation qui peut rebuter certains, prompts Ă  y voir une trace de “jargon pĂ©dagogique” (je consacrerai un billet un jour Ă  ce sujet du jargon) renvoie en fait Ă  une rĂ©alitĂ© trĂšs simple. Comme dans tout mĂ©tier, on apprend de ses erreurs. Et on Ă©vite de les refaire


Prendre le temps de s’interroger Ă  la fin d’un cours ou de la journĂ©e et de noter quelques idĂ©es, ce qui a marchĂ© et pourquoi, ce qui n’a pas marché  Ce sont des choses que font de trĂšs nombreux enseignants. Ce mĂ©tier suppose une constante remise en question. Et, on n’est pas perdu pour le mĂ©tier parce qu’on ne trouve pas du premier coup !

Pour dire les choses dans un registre plus soutenu : « Le professeur met Ă  jour ses connaissances disciplinaires, didactiques et pĂ©dagogiques. Il sait faire appel Ă  ceux qui sont susceptibles de lui apporter aide ou conseil dans l'exercice de son mĂ©tier. Il est capable de faire une analyse critique de son travail et de modifier, le cas Ă©chĂ©ant, ses pratiques d'enseignement. ” Ce texte est extrait de la compĂ©tence 10 “Se former et innover” du rĂ©fĂ©rentiel des compĂ©tences des enseignants dont une premiĂšre version a Ă©tĂ© publiĂ©e en 2007 et republiĂ©e (avec quelques modifications) en juillet 2010. Tout y est dit (ou presque) mais je voudrais insister sur quelques points.

Un mĂ©tier qui s’apprend (collectivement)

Le mouvement que je prĂ©side (le CRAP-Cahiers PĂ©dagogiques) aujourd’hui milite depuis toujours pour que les enseignants aient une dĂ©marche rĂ©flexive sur leur propre pratique pour amĂ©liorer leur enseignement. Si nous publions une revue c’est justement pour proposer un lieu de diffusion et de rĂ©flexion sur les pratiques, si nous faisons aussi des “Rencontres du CRAP” et des journĂ©es de rĂ©flexion c’est parce que cette analyse des pratiques se fait mieux dans l’échange et la confrontation des expĂ©riences.

Certains stagiaires Ă  l’IUFM ont moquĂ© ces moments d’analyse de pratiques qualifiĂ©s de “sĂ©ances d’alcooliques anonymes” oĂč chacun se prĂ©sente, expose un cas sous le regard attentif de ses camarades et du formateur. Au delĂ  de la caricature, cette dĂ©marche a sa valeur dĂšs l’instant oĂč il n’y a pas de jugement et oĂč elle s’appuie sur une mĂ©thodologie bien maĂźtrisĂ©e.
Mais l’analyse de pratiques, elle se faisait aussi Ă  la pause autour de la machine Ă  cafĂ© oĂč les stagiaires parlaient librement, entre pairs, de leurs difficultĂ©s et se passaient des “recettes” et des petits trucs. C’est aussi cela qui risque de disparaĂźtre ou d’ĂȘtre rendu plus difficile avec la rĂ©forme de la formation. Pourtant ces moments sont bien indispensables pour progresser.

Un des enjeux des annĂ©es Ă  venir est en effet de faire de l’enseignement un mĂ©tier moins solitaire oĂč pourrait avoir lieu un rĂ©el travail d’équipe. Car c’est aussi en s’appuyant sur le travail des autres, sur la cohĂ©rence d’une Ă©quipe qu’on devient un “meilleur prof”, qu’on construit de l’autoritĂ© et qu’on enseigne plus efficacement.

Un métier impossible
et passionnant

Sigmund Freud, dans deux ouvrages, parle de trois “mĂ©tiers impossibles” : gouverner, soigner et Ă©duquer. Freud associe ces trois mĂ©tiers au fait que, pour chacun d’eux, « on peut d’emblĂ©e ĂȘtre sĂ»r d’un succĂšs insuffisant ». En d’autres termes, les rĂ©sultats sont incertains, et bien souvent on ne voit pas l’effectivitĂ© de son travail.

Et il est vrai que, sauf dans de rares cas (l’apprentissage de la lecture en CP par exemple), on ne peut avoir de certitudes sur l’impact de son action sur les Ă©lĂšves. Ils apprennent mais est-ce durable, est-ce efficace ? Au final, que retiennent-ils ? Y sommes nous pour quelque chose ? A moins d’ĂȘtre tĂ©lĂ©pathe (ce qui n’est pas mon cas), il n’y a aucune certitude. C’est aussi ce qui fait de ce mĂ©tier, un travail frustrant et quelquefois ingrat. Et, rĂ©pĂ©tons-le, modeste.

Alors on doit se contenter quelquefois de petits bonheurs. On peut guetter les dĂ©clics qui se font dans la tĂȘte des Ă©lĂšves. Et croyez moi, ça s’entend trĂšs bien ces dĂ©clics. D’un seul coup, untel qui bloquait, comprend. Tel autre va, des jours voire des mois plus tard, faire rĂ©fĂ©rence Ă  une notion que vous aviez abordĂ©e. On peut mĂȘme (mais si !) trouver des motifs de satisfaction en corrigeant des copies


Les petits bonheurs on les trouve aussi dans la satisfaction de voir un dispositif se dĂ©rouler comme vous l’aviez prĂ©vu. Avec des Ă©lĂšves, concentrĂ©s, attentifs, motivĂ©s qui ne s’aperçoivent pas de l’heure qui tourne. Il faut se rappeler de ces moments lĂ  quand ça va moins bien, oĂč rien ne se dĂ©roule comme prĂ©vu


Un des rares avantages de l’ñge est de vous donner l’occasion de rencontrer d’anciens Ă©lĂšves. C’est lĂ  aussi un motif de satisfaction. Lorsqu’ils vous remercient ou vous tĂ©moignent de la sympathie ou lorsqu’ils vous rappellent un mot, une attitude qui les ont marquĂ©s. C’est aussi l’occasion de constater que ce qui marque durablement s’exprime plus en termes de compĂ©tences, d’attitudes que de connaissances.

Alors que la rentrĂ©e se rapproche dangereusement, j’espĂšre que ces quelques rĂ©flexions peuvent ĂȘtre utiles. C’est peut-ĂȘtre le cas pour les enseignants (jeunes ou moins jeunes) qui vont dĂ©buter dans ce nouveau mĂ©tier et qui ont sĂ»rement de nombreuses questions et quelques inquiĂ©tudes. Mais au delĂ , j’espĂšre que ces quelques idĂ©es jetĂ©es sur la toile toucheront aussi d’autres collĂšgues. Une des caractĂ©ristiques de ce mĂ©tier n’est-elle pas que, d’une certaine maniĂšre, on dĂ©bute quelque chose de nouveau chaque annĂ©e ?

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